Anne ROUSSEL au Domaine de Pont-Aven

Née en 1965, après des études à l’École des Beaux Arts de Brest, elle obtient une licence d’arts plastiques à Rennes.

Depuis 17 ans elle voyage régulièrement en famille à travers l’Inde. D’emblée, ce fut pour elle le choc des couleurs, des contrastes. Les broderies en patchwork lui évoquent les peintures de Klimt, les paysages, l’architecture, saris et tissus chatoyants la ravissent.

Dans ses boîtes à trésor, elle range tout en bric-à-brac; de petits papiers glanés dans les revues des quais de gare, vieilles affiches de cinéma, morceaux de soieries, broderies…. À partir de ces motifs, ces matériaux à son tour elle brode avec les couleurs: une trame se dégage, les visages se répètent. Peinture et collage se conjuguent et proposent un autre voyage.Numériser

 

Anne Roussel, l’explosion lente
Je connais Anne Roussel depuis longtemps. Son travail de peintre, d’abord discret puis l’éloignement ne m’ont pas permis d’appréhender son travail plus tôt. Cela fait donc 5 ou 6 ans que je découvre ses toiles. Voici quelques impressions à chaud à la suite de 2 ou 3 petites conversations ces derniers mois. Il en faudrait plus pour la rédaction d’un texte. Néanmoins, j’ai souhaité ici mettre des mots  vraiment à chaud, sans plus de recul, et sans prétentions aucune, sur mes impressions personnelles à la suite de nos dernières rencontres. Ces mots n’engagent que moi.

Hervé Portanguen. Vannes, avril 2015.
Le temps
Je pense à la notion de temps, indispensable dans le travail d’Anne Roussel. L’élaboration d’un de ses tableaux, quelques soit son format, est lente, méticuleuse. Le geste est précis, délicat. Ce temps du travail de l’artiste se mêle au temps du quotidien d’une mère de famille. Ce qui frappe en arrivant chez Anne c’est de constater que son travail se fait au cœur de la maisonnée. Le chevalet est là au milieu du séjour ou poussé ici où là, au gré des activités de la maison. Anne ne s’isole pas dans un atelier dédié. Je crois que cette façon de faire, pragmatique sans doute, participe du résultat. Le travail en cours est à la vue, sa vue, en permanence, même si l’emploi du temps familial, intense,  ne permet pas de se mettre à la peinture  autant qu’on le voudrait. L’ouvrage est là bien là, il nargue, provoque, démange peut-être. C’est un temps de maturation, comme on tourne et retourne dans son esprit une intention, une idée avant de l’exprimer. La confrontation pacifique, sans combat donc, avec la toile est permanente finalement. Le moment, les heures trouvées seule face à la toile n’en sont que plus denses. Il faut du temps pour, non pas apprivoiser, mais appréhender tranquillement je crois, la surface blanche de la toile. Tout cela se fait sereinement au fil des jours. La pause des touches de peinture, la reprise, l’effacement, l’ajout de matériaux, la disparition nécessaire sous de nouvelles couches quelques temps plus tard pour maintenir l’équilibre d’une composition qu’Anne a senti, passe par ces temps longs. Si l’on parle de lenteur alors celle-ci est méditation, voyage intérieur. Et puis il en faut du temps pour poser, déposer, judicieusement chaque millimètre d’élément pictural, guidé par l’harmonie générale pressentie, anticipée, enveloppée du calme trouvé dans la maison lorsque chacun (mari et enfants)  l’a quittée pour ses activités extérieures. Avec pour compagnie sonore, des notes de musique classique ou indienne. Mais en évoquant l’Inde, il ne s’agit pas de hasard ! sachez que nous allons y revenir ! Comme Ces moments de dialogue, et le mot est juste, sont une forme de méditation par le geste, une conversation sans enjeu avec un ami où l’on n’a pas peur des longs silences qui peuvent s’installer. Est-ce la toile se couvrant petit à petit de couleurs et de matières qui résulte d’une tranquille attention ou bien est-ce le temps nécessairement lent de la technique choisie (ou qui s’est révélée au fil des ans, 25 ans !) qui implique une forme d’application, de méditation ? Chez le peintre, les deux se mêlent souvent, du geste et de la pensée. Je crois en la mémoire du geste répété qui peut primer sur la pensée, la raison, libre, tout simplement libre. L’inspiration peut venir en faisant. Dialogue est bien le mot. Le temps est l’allié, le compagnon de l’œuvre d’Anne Roussel.
L’explosion
Anne parle d’explosion de vie pour parler de sa peinture. C’est un champ sauvage au printemps, foisonnement de matières, de formes, de couleurs imbriquées, superposées.

Pourtant, c’est une image, un point de départ pour évoquer un travail abstrait où la représentation n’a pas sens. Pas une explosion mais une idée d’explosion de la vie serait plus juste.

La peinture est prête, disposée avec la palette près du chevalet. Mais au préalable, Anne a préparé sa sélection de découpage de fragments de photos tirées de magazine, de cartes postales, de matériaux divers qu’elle sélectionne avec soin : détail de photos de magasines choisis pour la trame, une matière évoquée, détails aussi de personnage, icône vouées à s’inclure presqu’a disparaître sous la peinture. Chaque échantillon évoque quelques chose de précis selon sa représentation d’une part s’il s’agit d’une photo souvent minuscule ou selon sa texture s’il s’agit d’un tissu, d’une broderie, d’un papier au grain spécifique. Ces ajouts, littéralement engloutis par la toile, sont parfois, à dessein, à peine décelable voire masqués par une couche, une touche de couleur. C’est un voyage qu’il faut entreprendre avec le regard parcourant la toile soigneusement pour les déceler de ci de là. Ce n’est pas une paresse d’inclure ainsi divers objets dans la peinture. Leur facture, extérieure à l’artiste, est comme un lien avec le monde réel, ils proviennent d’un ailleurs, ils convoquent d’autres mondes, sont l’écho d’histoires anciennes, la porte aussi vers d’autres voyages que la toile concentre. La pâte de la peinture les fige, en transforme une quelconque signification, la vôtre. Ce n’est pas la vocation du tableau. Il ne raconte pas d’histoire.
L’Inde
Pour qui connaît Anne Roussel, comment ne pas relier son travail, sa démarche de peintre sans évoquer un pays qu’elle affectionne plus que tout, au point de s’y rendre chaque année depuis plus de 20 ans, d’abord avec son mari puis ensuite avec leurs enfants : 1 puis 2 puis 3 puis 4, au gré de leurs naissances.  Cet incroyable attachement à l’Inde et ses états, sa culture foisonnante, ses traditions façonne la perception des choses. Cette influence indienne se retrouvait d’avantage dans les premiers tableaux me semble- t-il. Aujourd’hui c’est d’une manière subtilement présente, imperceptible même que l’on peut ressentir cette présence. La délicatesse du geste peint, les inserts/rajouts incrustés, la gamme de couleurs peut-être, sont autant d’éléments qui font écho à l’univers indien. Ce sont les couleurs des épices de la gastronomie indiennes, la richesse des tissus indiens, le foisonnement de la vie sociale qui se retrouvent aussi dans l’explosion évoquée plus haut.
Sensualité
Regarder un tableau c’est prendre son temps, laisser l’œil accrocher un détail, appréhender l’harmonie générale puis plonger à nouveau, découvrir un détail, un visage enfoui, qui avait échappé à notre œil quelques temps plus tôt.

La peinture d’Anne Roussel est une peinture finalement sensuelle. Tout cela est cohérent. C’est un monde qui tourne de toile en toile. C’est un voyage dans les rêveries d’Anne, fait de sensations chaleureuses. Un voyage qui se déroule comme on revisite un lieu où l’on aime se retrouver parce qu’on y est bien, pour mille raisons qui n’ont pas nécessairement à être clairement identifiées. Anne peint et se retrouve, puis le partage avec nous.